Rhizomes

«  Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra.  » 
Proverbe turc 


Avec une infinie délicatesse, les corps nus de femmes enceintes photographiées par Anne Greuzat nous arrachent au brouhaha du monde et nous propulsent à l’orée de la vie. Ces cinq femmes nous racontent à travers leur corps aux formes généreuses mille histoires qu’il nous revient de recevoir comme autant de promesses d’une vie à venir. Point d’affirmation de puissance pour autant. Point d’exhibitionnisme. Point de statement tonitruant. Tout n’est ici que murmure et bruissement. La force de ces femmes repose sur leur fragilité dévoilée, sur leurs doutes avoués, sur leur nudité assumée. S’est ouvert en elles une parenthèse de neuf mois où se mêle à la joie et l’espérance, une mélancolie sourde. Cette bile noire qui se refuse au plein soleil et aux évidences, préférant les éclairages tamisés et l’incertitude… Cette bile noire qui rend ces corps pleins et lumineux inconsolables face à l’abîme qui s’ouvre sous leurs pieds. Ces femmes sont le vaisseau d’une vie nouvelle qu’elles accueillent. Ignorant l’issue véritable du voyage, elles sont pleines d’espoirs et d’inquiétudes tels des marins qui prennent le large et qui savent que la mer sera tour à tour calme et déchaînée. 

Leur regard intense sont comme autant de brûlures qui attestent de l’incandescence de ces corps ô combien vivants. Ils font surgir des hors-champs mystérieux, ils nous conduisent vers des mondes engloutis. Installées dans des espaces blancs anonymes et intemporels, ces femmes enceintes semblent s’être absentées d’elles-même et du monde environnant. Elles nous convient à une descente dans les entrailles de l’univers, elles nous aspirent vers un ailleurs. Tels des flash back ou des visions prémonitoires, les paysages qui viennent par alternance se coller sur notre rétine pourraient être ces ailleurs... Plongés dans le silence, vides de toute présence humaine, les images de la nature que nous livre Anne Greuzat échappent au strict documentaire. A l’instar des artistes romantiques du XIXème siècle, elle charge la nature d’une dimension supérieure, d’une intériorité. Ce, sans recherche aucune de sublime ni d’effet spectaculaire. Anne Greuzat compose en mode mineur. Symbolique, rêvée ou fantasmée, c’est une nature pleine de secrets et de mystère qui se refuse elle aussi aux évidences, et qui pourrait nous révéler bien des choses sur ces femmes qui semblent la hanter. Les paysages de l’ouvrage Rhizomes sont des espaces de projection de mondes intérieurs. Nous glissons d’un corps à un paysage comme si finalement les deux se rejoignaient toujours. Une communication silencieuse s’établit au-delà des mots. L’intérieur et l’extérieur s’entrechoquent et se confondent. Les divagations à travers tous ces paysages sont comme autant de voyages intérieurs qui nous amènent loin… très loin. 
A l’exception d’un bouquet de tournesols presque desséchés et d’une plante d’intérieur posée modestement dans un coin et réchauffée par les rayons du soleil, les espaces sont grands et vastes. D’un étang d’eau, à des sous-bois verdoyants, des forêts luxuriantes et des coulées vertes, en passant par des racines souterraines qui s’enroulent les unes aux autres et par d’immenses pierres rocheuses, nous naviguons à travers une nature vierge de toute intervention humaine, comme si nous remontions vers une nature originaire. Il n’est sûrement pas anodin que la forêt occupe une si grande place dans Rhizomes. Paysage primordial par excellence et quasi édénique, elle porte en elle une forme de perpétuité. «  Qui dira le sentiment qu’on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde et qui seules donnent une idée de la création… » écrivait Châteaubriand dans son voyage en Amérique. 
La course folle et inexorable de la vie se perpétue aussi bien dans le ventre et les veines de ces cinq femmes que dans la sève des plantes, des arbres et dans leurs infinies ramifications. La vie, fragile et minuscule, suit des trajets anarchiques et rhizomatiques. Un même fil semble se tendre entre toutes les images qui est celui de la vie qui jamais ne s’arrête, malgré les accidents, malgré la mort. Les êtres passent, les choses passent, mais la vie sans cesse se renouvelle. Et c’est dans ce hiatus que réside peut-être une partie de la mélancolie de cet ouvrage. La finitude et la fragilité de chaque être ramené à une solitude indépassable, apparaît plus tragique encore face au renouvellement de la vie.  
Pour qui tenterait de chercher dans l’histoire de l’art, des représentations de femmes enceintes, la moisson sera bien maigre. Si les femmes furent un sujet privilégié dans l’histoire de l’art, leur grossesse ne fut quasi jamais mise en lumière à quelques exceptions qui échappèrent à ce black out, comme la Danaé ou l’Espoir de Gustav Klimt. Il y a dans ce moment sacré quelque chose de secret, d’ineffable qui sans cesse se donne et se soustrait au regard. Il faut remonter aux Vénus paléolithiques, magnifiques déesses de la fertilité, pour trouver des représentations de la femme enceinte qui célèbrent la vie. Les femmes enceintes d’Anne Greuzat renouent avec ces déesses. «  Passeuses  » de vie, elles tissent elles aussi des liens avec le cosmos. Les corps deviennent des paysages et les paysages des corps, traversés par une énergie cosmique qui englobe l’univers tout entier. Rhizomes nous rappelle que nous faisons partie d’un grand tout qui nous dépasse et nous conduit vers les inquiétudes métaphysiques qui traversent tout un chacun. Je repense au film Melancholia, dans lequel le cinéaste Lars Von Trier conjugue la mélancolie avec la puissance des astres, et en particulier celle de la lune et de la nuit. Ici point de nuit au sens premier du terme, mais pourtant c’est d’une nuit primordiale dont il est question, ce moment de latence où la vie se laisse deviner tout en restant à l’abri des regards. Dans cette grande odyssée de la vie, chaque être occupe une place dérisoire et essentielle à la fois. 

Pour qui accepte d’être à l’écoute du monde, dans une forme de recueillement, Rhizomes laisse entendre les pulsations de l’univers. La nature, les arbres, les pierres et les hommes, murmurent à l’unisson, la puissance de la vie qui porte en elle une part indestructible. Une part d’infini qui donne le vertige. 

Pauline Vidal