Tempo Largo

Il y a dans les corps nus et solitaires d’Anne Greuzat – séparés, à l’évidence, mais de quoi ? – moins de désir que de besoin d’être consolé, moins de sensualité que de peur à conjurer. Cela passe par une plongée en soi, comme au milieu de nulle part, dans une terre secrète ou à peine connue d’où pourraient ressurgir, peu à peu, distantes encore et filtrées, peu animées, de premières ébauches de représentation, la première et simple mise en forme d’un imaginaire. Combien de pays ne gagnent-ils pas à être rêvés ou inventés plutôt que visités ?… « La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine », confessait le chanteur (hélas parti trop tôt, trop loin). Pour ma part, j’ai toujours préféré laisser explorer les autres à ma place. Toujours préféré entrer dans leurs images sans les faire sortir de leur voyage. Toujours préféré leurs silences à l’impossibilité de partager une langue. 

Je ne suis jamais allé dans le Grand Nord ; n’ai jamais mis le pied en Islande ni en Finlande, en apparence si complaisamment photogéniques. Mais régulièrement de vieilles âmes m’en ramènent des nouvelles fraîches, et j’ai chaque fois l’impression d’y retrouver quelque chose que j’avais oublié ou perdu, un sentiment d’insolite et d’absolu que j’y avais délaissé, mais qui m’aimante et me rappelle infailliblement à l’approche des pôles, des extrêmes. 

Encore les images d’Anne Greuzat sont-elles loin d’être celles d’une touriste ; à peine celles d’une voyageuse. Elles seraient plutôt d’une plongeuse, dont les puissants déplacements sont intérieurs, les grandes immobilités, abyssales, les voyages en chambre, infinis. Car précisément, ces photos sont loin de nous montrer l’extraordinaire du paysage ; elles nous délivrent l’essence et la simplicité de ses matières, de son matériau, de ses humeurs. Eau et glace, brume et peau, poil et écorce, herbes et tourbes, postures du corps ou de l’écume, plinthes et angles : pour qui sait l’entendre, un dialogue court partout, debout comme un nuage ou tronc étendu, sinueux. Il est à basse fréquence ou ralenti, à peine bruissant, un peu distant, imperceptible peut-être ; mais il vous enrobe et vous englobe dès les premières pages d’un ouvrage pourtant en petit format, vous invite à plonger à rebours, par le chas d’une aiguille de pin, dans ses vastes étendues. L’étrange est familier, les solitudes pourraient ne pas avoir de terme. On revit des scènes racontées par d’autres… on revoit des images que certains ont pensées… En songe seulement, peut-être, pouvons-nous approcher les choses pour la première fois, agrandir les murs et les souvenirs aux dimensions d’une forêt. Entre deux espaces, l’un déjà quitté, l’autre pas encore habité, rien ne nous retient mais rien ne nous relie : un décor trop neutre, des meubles trop épars pour nous habiller mieux que le gel ou la vapeur. C’est le corps nu qui donne à l’espace ses dimensions ; et qui, du coup, ose à peine se déployer, se livrer, s’abandonner. 

Il est difficile de se retenir de troubler d’un baiser, d’une caresse, le rêve ou le sommeil de quelqu’un qui dort nu et que l’on suppose seul, guetté par le froid ou l’inquiétude. A portée de main et infiniment ailleurs. Il est tout aussi difficile – et il n’est pas sûr que ces deux difficultés soient si éloignées – de s’abstenir pour l’homme de poser son empreinte sur une terre vierge, réputée pure, lointaine. Impossible à s’approprier pourtant; et, partant, si tentante. C’est sur le fil de cette illusoire possession, sans jamais y céder, que se posent les images muettes de Tempo Largo. Donc sur le fil, puisque c’est le même, d’une liberté : celle de voir ou toucher, de sentir ou se taire. De se dissoudre dans le songe d’un autre, de disparaître dans le grand lait ou un petit lit, de reculer jusqu’à l’état d’ouate ou de neige, sans comptes à rendre. 

Il sera toujours bien temps, demain, de se risquer à briser la glace – ou à acheter un billet d’avion. Et il restera, pour les hésitants, un petit livre sans départ, voyage sur-place auquel toujours revenir. 

Emmanuel d’Autreppe